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  • : François Giovangigli. Art contemporain.
  • : Blog sur le travail de François Giovangigli, installations, peintures, monuments provisoires. Présentation de tout son travail et de ses dernières recherches sur les an-atomiques et les an-organiques.
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Imagine the Pi Pôle
Paru dans Technikart n° 14
Alors que la culture underground se répand en France comme une mauvaise herbe, une nouvelle génération de squatts d’artistes fleurit sur le bitum parisien. En figure de proue, le gigantesque pôle Pi de Belleville, lycée buissonnier, ludique et subversif.
« Le pôle doit conserver cet état d’urgence, de tension, de danger qui stimule la création »

Les squatts d’artistes traînent une sale réputation : antres de perdition où sévissent la drogue et la violence pour les uns, foyers névrotiques qui dégueulent de pauvres œuvres bâclées pour les autres. Qu’ils engendrent la peur ou la condescendance, ces lieux subversifs démangent la pensée établie du notaire RPR comme du galeriste gauche tarama. Peut-être parce que l’occupation de friches urbaines par des artistes se révèle certes le lieu d’une création artistique et d’un acte politique, mais surtout celui d’une expérience existentielle extrême.
Elle répond autant à un besoin spirituel que matériel : en cette fin de siècle démobilisée, les artistes sont légion, l’homme cherchant dans l’art ce qu’il ne trouve plus en Dieu, Marx et TF1 ; ensuite, les habitations à loyers immodérés de nos mégapoles capitalistes boutent hors de leurs murs ces artistes hérétiques. Rompant avec les modèles caduques d’une société qui crise, les « squartistes » s’inventent un art de vivre pour mieux vivre leur art.
Le lycée Diderot, au cœur du chatoyant Belleville, est un de ces lycées républicains que rêva Jules Ferry pour éduquer les enfants de la nation. En septembre 1996, des artistes prennent d’assaut ce château fort labyrinthique de quinze mille mètres carrés, abandonné absurdement depuis deux ans. Ces aventuriers y fondent une cité culturelle : le pôle Pi. L’originalité : il ne s’agit pas d’y habiter mais d’y travailler. Toute personne qui désire s’intégrer au pôle Pi doit avoir un projet artistique.
Yabon, l’un des fondateurs, qui a déjà une longue expérience des squatts, raconte : « Les premiers jours, avant que les flics n’arrivent, on a travaillé comme des fous pour que le lycée ressemble à une cité d’artistes. On a fait dans l’urgence des toiles, des installations, des sculptures, qui pour la plupart ont eu une existence éphémère. En tout cas, ça a bluffé les commissaires… » Le pôle passe donc l’hiver. Sans électricité ni eau.
Au départ, les volontaires se comptent sur les doigts de la main. Bientôt, par le bouche à oreille, ils sont plus de trois cents. Le pôle Pi en accueille du people. Français, Allemands, Arabes, Berbères, Sud-Américains, Africains… Peintres, sculpteurs, tagueurs, stylistes, cinéastes, acteurs, danseurs, acrobates, musiciens, photographes, êtres humains… Des ambitieux anxieux de réussite comme des tourmentés tentés par la destruction. Des artistes confirmés (AONE, Toxic, Olivier Roche…) comme des étudiants en première année d’art. Des rockers comme des technomans. Des squatteurs invétérés mais surtout des artistes n’ayant jamais sauté le pas auparavant… Des branchés qui rentrent dormir dans le Ve et des nomades qui ont planté leur tente au lycée Diderot…
Peu à peu, alors que l’électricité s’allume en février, et que l’eau coule en mars, la cité interdite s’organise en tentant d’oublier que l’Etat veut sa mort. Le premier acte artistique s’en prend au lieu : l’austère lycée technique se métamorphose en un fantasme d’art school iconoclaste où la Guerre des boutons côtoie John Waters. Des tagueurs comme RCF1 ou Popaye bombent euphoriquement les murs des couloirs. Les tableaux noirs se couvrent de toiles irrévérencieuses. Des sculptures tranchantes comme des ciseaux jaillissent de la ferraille abandonnée. Une gigantesque toile d’araignée déchire le ciel de la cour Burnouf.
Au sous-sol, la chaufferie vrombit du beat techno. Sous les arbres de la cour centrale, les mobiles destroys de Yabon fascinent les enfants des cités alentour tandis que la fantasmatique machine de Luis Pasina célébrant la fée électricité fait délirer leurs grands frères. Les disciplines fraternisent : le styliste d’Impasse de la Défense taille des robes glamour dans les bâches primitives du plasticien Guillaume Tar, l’alchimiste Damour invente des couleurs pures dont se fardent les œuvres des autres peintres, les artistes posent pour le vaste portrait de famille entrepris par le photographe Paolo Campanela et la fanfare enjouée des Fils de Teupu joue pendant que se donne en spectacle la troupe de crique bigarrée menée par Claude Mô…

Les techniques s’embrassent, les peintres empruntant les formes des sculpteurs qui volent les mouvements des acrobates qui s’inspirent des notes des musiciens qui s’enivrent du sourire des actrices. Dès lors, le pôle Pi n’est plus seulement un lieu où l’on crée mais un lieu qui crée : des rencontres burlesques, des vocations inattendues, des œuvres improbables…
Cependant, le pôle Pi est loin de ressembler à une pub démago pour Axa Assurance : la cohabitation de ces parcours différents et de ces tribus contradictoires se fait dans une tension riche en conflits. Yabon s’explique : « Le conseil des squatts de Paris m’avait dit qu’un lieu aussi grand était ingérable. Mais c’était excitant de tenter l’impossible. Le RADIS (Revenu automatique destiné à l’intendance et à la sécurité, NDLR) de 5 FF que paye le visiteur à l’entrée nous est souvent reproché par les autres squatts. Mais il permet de gérer le passage. Il faut empêcher que le pôle Pi se détourne de sa fonction première de cité d’artistes et ne dégénère en un pôle piccolo. Mais il ne faut pas non plus qu’il s’institutionnalise : il doit conserver cet état d’urgence, de tension, de danger qui stimule la création. »
Et de fait, si le pôle Pi est constamment sur le point d’exploser, c’est bien pour cela qu’il ne se désagrège pas. Sa dynamique artistique repose sur l’équilibre incertain entre le désir créateur et la tentation nihiliste. « Nous ne voulons pas de subventions de l’Etat, notre rêve est que le pôle Pi produise les œuvres les plus fortes qui soient afin que l’occupation du lycée Diderot par les squartistes s’impose d’elle-même aux autorités. »
Mille jours avant l’an 2000, en avril dernier, le pôle Pi ouvre donc ses portes au public pour lui dévoiler ses richesses. Huit mille personnes venues de tous bords assistent à cette orgie artistique. Imaginez un manoir hanté de démons où des visionnaires hallucinés mettent en scène leur imagination avec des bouts de ficelle…
Imaginez une Métropolis décadente où des Red Creator improvisent une bacchanale techno sacrifiant des infirmières aux ailes de libellules à des guerrières aux mandibules de scorpions. Imaginez un lupanar SF où des Plexi Girls assouvissent les fantasmes lubriques de mâles désincarnés en donnant à voir leurs plastiques de poupées alignées dans des écrins kitsch. Imaginez le Pi Pôle…
Pôle culturel PI. 60 boulevard de la Villette, 75019 Paris. Prochain événement : le festival de danse « les Nuitées », du 17 au 19 juillet.

 

L’œuvre, c’est le « squart »
Paru dans Technikart n° 14
Le pôle Pi ne s’est pas fait en un jour. Il est issu de l’épique croisade que mènent les squartistes parisiens depuis plus de vingt ans, notamment sous l’étendard d’Art cloche. Le pôle Pi a ses ancêtres mythiques, disparus de façon tragique, comme l’Œil du Cyclone ; il a aussi ses grands frères, qui poursuivent aujourd’hui la bataille.

D’abord la Forge, le plus vieux squart de Paris, ouvert en 1991 : une ancienne usine de mécanique de la rue Ramponeau qui rassemble une vingtaine d’artistes cosmopolites. Après des années de procès avec la Ville de Paris, ce lieu soutenu par la Bellevileuse est en passe de devenir légal : du fait de son intégration à la vie culturelle du quartier, il devrait devenir une Forge tranquille bénéficiant d’un bail.
Ensuite il y a la Grange, près du canal Saint-Martin. Ici, l’œuvre, c’est le squart. D’abord le lieu, régulièrement redécoré collectivement par les artistes : une insolite caverne d’Ali Baba en papier mâché dont la façade se revêt d’une fascinante mosaïque explosée. Ensuite la pensée qui préside au lieu. La tribu d’artistes qui y vit et y travaille de façon permanente squatte depuis de longues années : si elle a vécu jusqu’au bout les excès d’un art sauvage, elle aspire aujourd’hui à l’harmonie d’un art constructif. A travers les propos d’Eduardo Ex-Néant se dessine une vision mature du squart : « Nous ne voulons en aucune façon porter préjudice aux propriétaires des lieux ni aux habitants du quartier. Nous désirons simplement faire vivre des lieux inoccupés jusqu’à ce qu’ils soient réhabilités ou démolis. En cette période de crise où la tristesse et la haine sont des lieux communs, nous cherchons à créer des lieux communs où vivre un vie joyeuse et fraternelle. » La récente exposition organisée par les artistes de la Grange, RMIst Art, sonne comme une profession de foi. Par-delà la diversité des esthétiques des différents artistes, s’impose une éthique commune : l’art doit avant tout être un acte.

Cependant la gloire de ces lieux collectifs ne doit pas occulter celle de tous les squartistes solitaires qui, tel le peintre Eric Batory, investissent avec une élégance discrète et un dandysme aventureux des lieux inattendus pour abriter leur travail. Vous ne le soupçonneriez pas mais ils sont peut-être vos voisins…
La Forge : 23 rue Ramponeau, 75020 Paris.
La Grange : 31 rue de la Grange-aux-Belles, 75010 Paris.


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